Roman 2

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    Maman, jamais n’avait failli, elle restait là à tricoter ou à lire, imperturbable, droite comme la justice, sourde à nos cris, nos jérémiades, nos disputes, mais suivant d’un oeil inquiet nos sauts et nos plongeons. L’air d’être occupée à faire autre chose, mais parfaitement présente dans cette surveillance muette.

Quand je la voyais enrouler son fil autour de la pelote, et planter celle-ci sans ménagement sur le bout de l’aiguille à tricoter, je savais que l’heure de sortir du bain était venue. C’était le moment que je choisissais pour m’éloigner discrètement, à la nage, en direction de la petite calanque de galets roux, cachée à sa vue.

Mais régulièrement un cri déchirait l’espace et le temps même devrai-je dire :

" -   Michouuuuuuuuuuuuuu !!!! »

Un hurlement qui tenait à la fois du contre-ut de cantatrice et de la sirène d’alerte au feu.

Même les oreilles pleines d’eau, bouchée par la lanière du masque et les cheveux, même à deux mètres sous l’eau, même par temps de Mistral, je ne pouvais dire que je ne l’avais pas entendue . J’avais d’ailleurs essayé une seule fois cette excuse, et ce jour là, je l’avais passé à côté d’elle «  Au moins là, tu m’entendras ! » Réflexion si pertinente et si vraie qu’aucune réponse même la plus recherchée ne pouvait convenir.

                     

J’étais toujours la première à remonter, peut être parce que ma mère nous imposait un rythme de vie régulier, vacances ou pas nous devions continuer à garder de bonnes habitudes. Peut être aussi qu’elle ne supportait qu’à petites doses les palabres incessantes de ces voisines. Toujours est-il que je montais directement me laver et mettre les vêtements du soir qui sentaient bon le propre et le savon de Marseille. Et là, arrivait le moment le plus délicieux de la journée, l’heure du goûter. Un énorme morceau de « flûte » de pain craquant et doré, badigeonné de beurre salé, ou bien d’huile d’olive frotté à l’ail ou encore, et c’est celui que je préférai, tartiné de beurre et décoré de copeaux de chocolat que ma mère obtenait en râpant un morceau de chocolat noir avec un couteau. L’ultime récompense était d’avoir l’autorisation de le manger dehors, debout, devant les yeux envieux de mes copains, ou assise sur le parapet qui bordait la route.

  Les copains, ha oui ! les copains…. Quelle bonne équipe nous formions ! Jamais pris au dépourvu, toujours prêt à accomplir les plus inimaginables bêtises.

 La première qui me revient à l’esprit était un jeu interdit bien entendu par certains de nos parents. D’autres plus permissifs jetaient le trouble dans notre petite troupe. Pour moi, tout était toujours très clair «  Puisque tout m’est interdit, alors j’ai pas à réfléchir si c’est juste ou pas, bien ou non, je le fais et on verra bien. » Cette impression est celle que j’avais du haut de mes dix ans, et quand j’y réfléchis à présent, je la trouve complètement erronée. J’étais en effet, extrêmement libre. Maman avait posé bien clairement et dès le début les interdictions, et ce n’est que d’elles dont je me souvenais

 Il m’était interdit de sortir trop loin, mais on ne me surveillait pas vraiment. C’est ainsi que livrée à moi même, il m’arrivait de monter jusqu’à la pinède. Mais ces explorations, l’oreille aux aguets, se terminaient souvent par une fuite éperdue vers le cabanon, à cause d’une improbable, mais non moins vraie rencontre avec un ours des montagnes. Parfois, je disparaissais avec mes copains pendant de longues heures, avant d’entendre la sirène d’alarme du Michouuuu !!!! qui retentissait à heures régulières pour éviter sans doute que je ne m’éloigne trop ou que je m’engage dans une situation inextricable ? Pour m’éviter sans doute des problèmes, elle me rappelait à sa vue régulièrement avec des prétextes fallacieux. 

« T’éloigne pas trop, on va manger ou bien …Tu n’as pas vu ta soeur, j’ai besoin d’elle ? »

  Cet après midi là, après la sacro-sainte sieste, Piadon, Georges et moi, nous avions décidé d’aller à la « glissade. La glissade comme nous l’appelions, était tout simplement une large rigole d’écoulement des eaux de pluie de la colline qui rejoignait la mer après une pente vertigineuse et un amorti suffisant, pour que nous puissions nous arrêter avant la chute dans la mer.

  La première mission, avant de pouvoir glisser était bien entendu de trouver nos véhicules de fortune. Alors là, commençait une véritable expédition, à la recherche de bidons d’huile à moteur de voiture. Nous avions essayé les cartons la première année, mais les brûlures aux fesses, nous avaient fait très vite renoncer à ces moyens précaires. Notre très grande expérience en la matière, nous guidait inexorablement vers le parking du restaurant, ou parfois certains clients indélicats laissaient leur bidon vide après avoir refait les niveaux. Un autre endroit, offrait aussi de très bons bidons, la décharge des cabanons. Elle se situait sous le viaduc du chemin de fer, pas loin de la « glissade », mais là, c’était un endroit ragoûtant, interdit à tous où nous n’allions qu’en dernier recours.

  Cette fois là, nous avions trouvé deux bidons, un sur le parking du restaurant et l’autre dans un fossé au bord de la route. Piadon, très fier, nous traitait d’amateurs, car son bidon, il le cachait lui dans les taillis sauvages où s’entremêlaient les ronces, le chèvre-feuille, les liserons, le lierre et le petit chêne aux feuilles piquantes et qui bordaient «  la glissade ».
 
                            

Les bidons aplatis en leur centre à coup de grosses pierres, ou écrasés sous nos pieds, enfin prêts, la moitié de l’après midi était déjà écoulée. Je me souviens de cette période que le temps me semblait toujours trop court, et que c’était quand commençait vraiment le jeu qu’il fallait que nous l’arrêtions pour des raisons variables, mais toujours contre notre volonté.

   Ce jour là, le soleil tapait déjà très fort et le ciment de la rigole était déjà brûlant, mais rien ne nous aurait détournés de notre projet. Nous avons joué ainsi un assez long moment, montant sur le côté de la rigole et la redescendant assis sur le bidon posé en travers sous nos fesses.

  Au début de la pente, il fallait se pousser ou bien se tirer avec les pieds, mais dès que la pente gagnait, notre poids l’emportait et nous descendions très vite. Partir toujours de plus en plus haut, arriver toujours de plus en plus bas, quel délice ! Quelle frayeur ! Quel honneur aussi de voir le regard admiratif des deux garçons, j’étais bercée par la gloire…. Et cette fierté m’en faisait oublier les plus primitives lois de prudence, au plus tu montes haut et loin, au plus tu iras vite et loin ! Pour aller vite, je suis allée vite et pour ne pas aller trop loin aussi, j’ai fait un mouvement brusque ; j’ai balancé tout mon poids sur une seule fesse et ce qui devait arriver arriva, je me suis trouvée en marche arrière et déséquilibrée, j’ai fini le reste de ma course sur la joue, l’épaule et la fesse, coincée par les deux bords de la rigole. Ai-je besoin de vous faire une description des dégâts ? Je me suis relevée en flamme, usée jusqu’au cuir comme une vieille peau de chèvre chez l’équarrisseur ! Mon cousin affolé avait lâché son bidon et courrait dans tous les sens en secouant les mains et en hurlant «  Aie ! aie ! Tati qu’est ce qu’elle va dire !!!

  Bien oui, qu’allait-elle dire ??? Pourrai-je lui cacher ma chute ? Vu la douleur qui commençait à sourdre, je ne pense pas que cette idée demeurât longtemps dans mon esprit. J’avais l’impression que la colline entière s’était imprimée en moi !

   Oubliée la gloire, oubliée la fierté, les yeux me brûlaient autant au moins que la joue. Des larmes perlaient malgré moi, je ne voulais pas pleurer mais la douleur grandissante m’envahissait insidieusement, gagnait de plus en plus de place et me rappelait à l’ordre. Piadon écroulé de rire au début, amusé par mon acrobatique et périlleuse pirouette, ravalait les hoquets mourrants d’un rire qui finit dans un couac retentissant. Ses yeux agrandis par l’horreur de la vision, me firent comprendre l’ampleur du désastre. J’étais irrémédiablement perdue….

                                       

  C’est la tête basse, que je suis rentrée à la maison, et avant même de me voir ma mère s’est écriée «  Qu’est ce que tu as fait encore ? », mais comment pouvait-elle savoir déjà ?

 A présent, je sais que ce n’était pas son sixième sens qui l’avertissait, mais ma présence volontaire en ces lieux, sans y être appelée était toujours occasionnée par un désastre quelconque.

  A ma vue, elle n’a pas perdu son sang froid, elle s’est dirigée lentement vers l’armoire à pharmacie, a saisi vivement mais calmement la bouteille d’eau oxygénée, le mercurochrome et une gaze et s’est retournée vers moi, non sans avoir tranquillement refermé la porte de l’armoire à pharmacie……. Jamais un cochon qu’on égorge n’a crié aussi fort que moi !!!

Et la punition me demanderez-vous ? Elle est venue toute seule, plus de bain de mer jusqu’à cicatrisation .

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