Roman 1

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            Souvenirs d'enfance de Mae

          Quelques souvenirs me viennent à l’esprit ce soir, souvenirs où se mêlent l’odeur de lavande et de miel. Mes souvenirs se promènent entre deux murailles de pierres cuites par le soleil, au bord desquelles ploient les larges feuilles de figuier, les enchevêtrements des clématites et les pins centenaires.

   Je passais mes vacances d’été dans un cabanon entre l’Estaque et le Rove, deux villages aux alentours de Marseille. Ce cabanon était étonnamment bâti en pierres appareillées, emboîtées les unes aux autres sans être noyées dans le béton, et accroché à même la roche blanche à cinquante mètres du bord de l’eau, il surplombait « le débarcadère. » Inondée de soleil, la terrasse occupait tout le long de la façade où s’ouvraient percées dans les murs épais, une seule porte et une seule fenêtre aux volets de bois verni.

                 

   La maison s’étalait sur deux pièces sombres, spacieuses et fraîches où il faisait bon se réfugier pour des siestes réparatrices, bien que pour moi ces repos forcés fussent une torture. Lorsque le soleil plombait comme une pluie de feu sur les rochers brûlants, on me forçait à faire la sieste, une heure à l’ombre, soit dans la maison, soit sur la terrasse sur une de ces chaises longues en toile qui pinçait les doigts, se refermait toute seule ou s’effondrait sous moi au moindre mouvement !

   Succinctement meublé pour les vacances, par les soins de ma mère, l’intérieur sentait souvent le papier peint chaud et à l’approche de l’heure des repas, les tomates cuites à l’ail, le ragoût de mouton aux herbes ou la daube de boeuf en sauce, aux petites carottes nouvelles imbibée du parfum des aromates. 

Ma mère, reine des lieux assurait la bonne marche de la maisonnée à grands coups de gueule, de rire et de chansons. C’était une de ces femmes d’ordre et de droiture comme le sont les femmes de marin. Jamais il ne serait venu à l’idée de ma soeur et moi d'enfreindre la loi de la maison. Nous respections avec humour les directives de ce dragon sympathique, directives qui n’étaient en aucun cas discutables.

  Mon père faisait avec nous de courts séjours entre deux voyages au long cours. Ce n’était pas un marin pêcheur, il occupait un poste d’officier de machine sur les pétroliers. Longtemps parti, lorsqu’il était enfin parmi nous, son rôle se résumait à la parole «  Demande à ta mère. » Loin des petits problèmes ménagers, il agissait toujours en grand seigneur, intervenant avant que les choses ne s’enveniment vraiment. Son calme apparent et son bon sens avaient très vite le dernier mot, et nos velléités d’enfant étaient très vite réduites à néant avant même que ma soeur ou moi, nous en apercevions

 Ma soeur, mon aînée de sept ans fut très longtemps mon anti-modèle. Je m’explique, à chaque fois qu’elle s’attirait les foudres de guerre d’un ou l’autre des parents, je savais que je devais filer droit moi-même, les retombées étaient dures. Soit, vexée, en colère ou hors d’elle, elle se déchaînait sur moi, soit un de nos parents, faisait passer la phrase de morale au pluriel en développant de grands «  vous ne croyez pas que ….ou je vous rappelle que … ou bien encore je ne vous le redirai pas cent fois !!! » J’étais d’office enrôlée malgré moi dans ce flot de paroles, parfois totalement incompréhensible pour moi.

   D’autres enfants peuplaient ce monde de rocailles, de pins et d’eau. Je me souviens de deux groupes bien différenciés et autonomes. D’un côté « les grands » dont faisait partie ma soeur et de l'autre « les minots » dont je faisais partie. Le jeu sublime était bien entendu de « suivre en cachette ou pas » d’un côté et de « semer les pots de colle » de l’autre. Tous les jeux, tous les stratagèmes, toutes les théories pendant les premiers jours de vacances, chaque année avaient ce principe comme paramètre. Mais au fur et à mesure que l’été avançait l’usure nous gagnait, les petits trouvaient d’autres occupations et les grands de nouvelles amitiés qui occupaient tout leurs temps.

  Nos occupations étaient très variées, elles allaient des jeux dans la mer, aux missions dans la pinède et « sur le bord de la route », lieux interdits qui avaient pour nous une attirance quasi incompréhensible. L’ensemble des cabanons était réuni sur le front de mer, sur les rochers et une jetée d’escaliers abrupts et irréguliers, permettait l’accès au bord de la route. Un restaurant «  le Resquiadou » fermait la porte d’entrée de ce petit monde pas comme les autres.

   De l’autre côté de la route s’étendait la pinède sèche et aride pleine du chant des cigales. Au bout de la route d’un côté, la gare du Rove et de l’autre, l’entrée du tunnel routier menant au Rove, un lieu fermé duquel on ne peut ressortir sans marques.

   Parmi les plus jeunes enfants, « la piade » ou « piadon », comme nous l’appelions était la vedette. C’était petit bout d’homme de sept ans, aux joues rondes parsemées de tâches de rousseur, aux cheveux coupés en brosse et aux yeux verts pétillants de malice dans un visage cuit par le soleil.

   Un autre personnage partageait la vedette, c’était mon cousin germain Georges, un garçon tendre et doux, un peu pataud et rondouillard, maladroit et gauche qui suscitait volontairement ou pas les meilleures crises de fou rire.

   Graziella, la fille la plus âgée, 12 ans déjà, nous servait à la fois de maman, d’éducatrice, de grande soeur ou de sexologue selon les moments, raisonnait cette troupe un peu indisciplinée où, j’avoue, je n’étais pas un élément modérateur. D’autres enfants venaient se greffer à nous au gré des vacances, mais « ces vacanciers » là ne faisaient pas vraiment partie de la bande. Ils gravitaient plus ou moins autour de nous, dans une envie dévorante pour notre connaissance des lieux et de la mer.

                        

                                                      

   La mer, oui la mer, était le personnage principal de ma vie à cette époque, pas un seul jour de vacances, je n ‘aurai pu me passer d’elle. Comment envisager de ne pas me baigner au moins deux fois dans la journée pendant de longues heures qui, si on les ajoute, représentent une journée entière, hormis l’heure des repas et de la sieste.

   Aux pieds des cabanons, les rochers plats d’un blanc immaculé s’avançaient en terrasses vers la mer. Ils cachaient parfois au détours d’une bosse un petit siège, un petit escalier que nous nous disputions avec rage. J’adorais me nicher dans ces creux chauds assouplis par une serviette, pour me réchauffer après un séjour,  plus que prolongé dans les eaux fraîches de la Méditerranée. Cette grande surface de jeu s’offrait aux yeux de nos mères, qui depuis leur perchoir surveillaient nos ébats en caquetant sans cesse, refaisant le monde, et remplissant l’éternel cahier de doléances familiales. Parfois lassées de rester au soleil, la tête protégée par la boule de la serviette de bain qu ‘elles nous destinaient, l’une d’elles se levait en criant à son gamin, «  Attention, je te vois tout de même ! » ou bien « Sois sage parce que mon petit doigt me le dira ! » Et elle portait à l’oreille son petit doigt dans un geste bien moderne de téléphone portable.

( à suivre )